04 · Nourriture
Constituer des réserves de nourriture qui durent vraiment
Une réserve de nourriture ne sert à rien si elle est périmée le jour où on l'ouvre, ou si personne à la maison ne veut la manger. La bonne réserve ressemble à vos placards, en plus profond, et elle se renouvelle toute seule parce que vous vous en servez.
Beaucoup de caves cachent le même tableau. Sur les étagères, des dizaines de boîtes de rations achetées d'un coup dix ans plus tôt, jamais touchées, et à côté un sac de riz de 20 kg envahi de charançons. Plusieurs centaines d'euros bons pour la déchetterie. Le stock dormant, celui qu'on constitue en une fois puis qu'on oublie, finit presque toujours comme ça.
L'approche qui fonctionne est moins spectaculaire : on part de ce qu'on mange déjà, on en achète un peu plus, et on consomme en permanence les produits les plus anciens.
Le stock tournant plutôt que le stock dormant
Le principe tient en une phrase : chaque produit stocké est un produit que vous consommez normalement. Si votre famille mange des pâtes trois fois par semaine, vous gardez quelques kilos d'avance au lieu d'un paquet. Quand vous en ouvrez un, vous le remplacez aux prochaines courses.
Les avantages sont nombreux. Rien ne se périme, puisque tout passe dans l'assiette bien avant sa date. En crise, vous mangez ce que vous connaissez, ce qui compte beaucoup pour le moral et pour les enfants. Et le coût s'étale sur plusieurs mois au lieu d'une grosse dépense.
Pour que ça marche, il faut une discipline de rangement : les achats neufs vont au fond, on se sert toujours devant. C'est la règle « premier entré, premier sorti » des entrepôts.
Sur des étagères profondes, un simple coup de marqueur sur le couvercle (mois et année d'achat, en gros) évite de chercher la date imprimée en petit sur l'étiquette. Pour les pots et les sacs, le même geste sur un morceau de ruban adhésif.
Calculer ses besoins
Les repères de l'Anses situent les besoins moyens autour de 2 100 kcal par jour pour une femme adulte et 2 600 kcal pour un homme, à activité modérée. Un enfant de 4 à 10 ans se situe plutôt entre 1 300 et 2 000 kcal selon l'âge. En situation de crise, on bouge souvent davantage (corvées d'eau, bois, déplacements à pied) et on a froid si le chauffage est coupé : mieux vaut viser le haut de la fourchette que le bas.
Prenons un foyer de quatre : deux adultes et deux enfants de 6 et 9 ans. En additionnant les repères de chacun, on arrive à environ 8 000 kcal par jour pour toute la famille. Sur deux semaines, cela fait 112 000 kcal. Le chiffre paraît abstrait, mais il se traduit vite en kilos : un kilo de riz, de pâtes ou de lentilles sèches apporte environ 3 500 kcal, un litre d'huile plus de 8 000. Il suffit donc de quelques dizaines de kilos d'aliments secs bien choisis, pas d'une pièce entière.
Pour mémoire, le guide gouvernemental « Tous responsables », diffusé fin 2025, recommande un kit d'urgence permettant de tenir 72 heures, avec notamment 6 litres d'eau par personne et des aliments non périssables qui se mangent sans cuisson. C'est une base minimale. Deux semaines est un horizon plus raisonnable pour un foyer qui veut encaisser une coupure longue ou une rupture d'approvisionnement.
Un exemple de stock pour 4 personnes sur 14 jours
Le tableau ci-dessous donne un ordre de grandeur. Il totalise environ 127 000 kcal, soit une marge d'un peu plus de 10 % au-dessus des besoins calculés. Adaptez-le à ce que vous mangez vraiment : c'est la condition pour qu'il tourne.
| Aliment | Quantité | Apport approximatif |
|---|---|---|
| Riz | 5 kg | 17 500 kcal |
| Pâtes | 5 kg | 18 000 kcal |
| Flocons d'avoine, semoule, farine | 3 kg | 10 800 kcal |
| Lentilles, pois chiches secs | 3 kg | 10 200 kcal |
| Légumes en conserve | 20 boîtes de 400 g | 5 000 kcal |
| Thon, sardines, maquereau | 14 boîtes | 3 500 kcal |
| Plats cuisinés en conserve | 8 boîtes de 800 g | 8 000 kcal |
| Huile | 2 litres | 16 500 kcal |
| Sucre, miel, confiture | 2 kg | 8 000 kcal |
| Biscuits secs, céréales | 3 kg | 13 500 kcal |
| Lait UHT | 14 litres | 6 400 kcal |
| Fruits secs, noix, amandes | 1,5 kg | 6 700 kcal |
| Compotes, fruits au sirop | 4 kg | 2 800 kcal |
| Sel, bouillon, épices | 1 kg de sel et quelques boîtes | négligeable |
| Eau de boisson et de cuisson | environ 140 litres |
Quoi stocker, et pourquoi
Les féculents secs forment la base : riz, pâtes, semoule, flocons d'avoine, farine. Ils sont denses en énergie, bon marché, et se gardent des années au sec. Le riz blanc se conserve bien plus longtemps que le riz complet, dont les huiles rancissent en quelques mois.
Les légumineuses (lentilles, pois cassés, pois chiches, haricots secs) apportent les protéines qui manquent aux féculents. Leur défaut : les haricots et pois chiches demandent un trempage d'une nuit et une longue cuisson, donc beaucoup d'eau et de combustible. Les lentilles corail cuisent en un quart d'heure sans trempage. En conserve, les légumineuses sont déjà cuites et se mangent froides.
Les conserves de légumes, de poisson et de plats cuisinés ont un avantage décisif : elles sont prêtes à manger, et le liquide de la boîte fournit de l'eau. Les matières grasses sont le parent pauvre des réserves alors qu'elles concentrent le plus de calories au kilo. Une ou deux bouteilles d'huile en plus changent le bilan énergétique d'une semaine. Le sucre, le miel et le chocolat remontent le moral autant que la glycémie. Le sel et les épices, eux, rendent mangeable la dixième assiette de riz.
Pensez aux besoins particuliers, parce qu'ils sont les premiers à disparaître des rayons : lait infantile et petits pots, aliments sans gluten, compléments prescrits, repas adaptés à un diabétique. Pour le lait infantile en poudre, prévoyez aussi l'eau en bouteille adaptée aux nourrissons. Et les animaux mangent aussi : deux semaines de croquettes ou de pâtée, stockées en sac fermé ou en bac.
Conserver dans de bonnes conditions
Quatre ennemis dégradent un stock : la chaleur, l'humidité, la lumière et les nuisibles. Le lieu idéal est frais (sous 20 °C, et surtout stable), sec, dans l'obscurité. Un placard intérieur ou le dessous d'un lit valent mieux qu'un garage qui chauffe l'été et gèle l'hiver, ou qu'une cave humide où les étiquettes moisissent et les boîtes rouillent.
Les emballages en carton et en plastique fin ne résistent ni aux souris ni aux mites alimentaires. Transférez les produits secs dans des contenants hermétiques : bocaux en verre, boîtes à joint, seaux alimentaires avec couvercle. Un passage de quelques jours au congélateur avant transfert détruit la plupart des œufs d'insectes présents dans la farine ou les céréales. Rien ne se pose directement au sol.
DLC ou DDM : deux dates, deux logiques
La réglementation européenne distingue deux mentions, et la confusion fait jeter beaucoup de nourriture saine.
La date limite de consommation (DLC) s'écrit « à consommer jusqu'au ». Elle concerne les produits frais et périssables : viande, poisson frais, laitages. Au-delà, le règlement européen considère l'aliment comme dangereux. On ne la dépasse pas.
La date de durabilité minimale (DDM) s'écrit « à consommer de préférence avant ». Elle garantit le goût et la qualité, pas la sécurité. Passé cette date, un paquet de pâtes, de riz ou une conserve en bon état reste consommable ; il peut perdre un peu de saveur ou de valeur nutritionnelle. En France, un produit dont la DDM est dépassée peut d'ailleurs toujours être vendu ou donné. Presque tout ce qu'on stocke relève de la DDM, ce qui laisse de la marge, à condition que l'emballage soit intact.
La conserve à jeter sans discuter
Le botulisme est rare, mais grave. La toxine produite par la bactérie Clostridium botulinum se développe en l'absence d'air, précisément dans les conserves mal stérilisées. En France, la plupart des cas viennent de préparations faites maison, bocaux et charcuteries, mais une boîte industrielle endommagée n'est pas à l'abri.
Une boîte se jette sans l'ouvrir, et surtout sans goûter, si elle est bombée ou gonflée, si elle fuit, si elle est cabossée au niveau du serti (le bord roulé du couvercle) ou profondément rouillée. À l'ouverture, un jet de liquide, des bulles, une odeur anormale ou un contenu trouble sont autant de raisons d'arrêter. Pas de cuisson de rattrapage : on ne sauve pas une conserve suspecte. Pour les bocaux maison, un couvercle qui ne tient plus sous vide signe la même sentence.
Cuisiner sans réseau
Un stock de pâtes ne sert à rien sans moyen de faire bouillir de l'eau. Il faut donc un réchaud et du combustible en proportion : un réchaud de camping à cartouches de gaz, un réchaud à alcool, un réchaud à bois. Une cartouche de gaz de 230 g porte à ébullition une vingtaine de litres d'eau dans de bonnes conditions, nettement moins par temps froid ou venteux. Comptez large.
La règle de sécurité ne souffre aucune exception : jamais de barbecue, de braséro ou de réchaud à combustion dans une pièce fermée. Le monoxyde de carbone ne se voit pas, ne se sent pas, et tue chaque hiver en France des familles qui cherchaient à se chauffer ou à cuisiner pendant une panne. On cuisine dehors, ou sous un abri largement ouvert.
Pour économiser eau et combustible, plusieurs habitudes changent tout. On cuit toujours avec un couvercle. On fait tremper à l'avance ce qui peut l'être. On cuit les pâtes dans deux à trois fois leur volume d'eau au lieu d'une grande casserole, et on garde l'eau de cuisson pour une soupe. Et surtout, on utilise la cuisson passive, dite marmite norvégienne : on porte le plat à ébullition quelques minutes, puis on enferme la casserole fermée dans une caisse isolée, un sac de couchage ou un tas de couvertures. La chaleur accumulée termine la cuisson en une à trois heures, sans flamme. Le riz, les lentilles et les ragoûts s'y prêtent très bien. Si le plat a eu le temps de refroidir, on le refait bouillir avant de servir.
Reste l'eau, qu'on oublie presque toujours dans le calcul de la nourriture. Deux litres par personne et par jour pour boire, c'est déjà 112 litres pour quatre sur deux semaines. Le riz, les pâtes et les légumineuses en réclament encore, d'où les 140 litres du tableau. Quelques packs d'eau en rotation, comme le reste du stock, et des jerricans alimentaires remplis au robinet et renouvelés tous les six mois environ couvrent ce besoin.
Commencez dès cette semaine par un seul geste : aux prochaines courses, achetez en double trois produits que vous consommez déjà, et rangez-les derrière.
