01 · Eau
Rendre l'eau potable quand le robinet se tait
On tient trois semaines sans manger, à peine trois jours sans boire. Et l'eau qui rend malade est presque aussi dangereuse que l'absence d'eau. Voici comment en trouver, la garder et la rendre buvable avec des moyens simples, sans se raconter d'histoires sur ce que ces moyens savent faire.
Chaque année, après un gros orage ou une inondation, des communes se retrouvent sous avis de non-consommation de l'eau du robinet pendant plusieurs jours. Le supermarché est vidé de ses packs d'eau en une matinée. Ceux qui traversent l'épisode sans stress n'ont rien d'extraordinaire : quelques bidons pleins, une bouteille d'eau de Javel neuve et l'habitude de faire bouillir. Les autres passent leurs journées à chercher de l'eau au lieu de s'occuper du reste.
Le sujet se découpe en trois temps : trouver l'eau, la stocker, puis la traiter. Le traitement lui-même se fait en deux étapes qu'on confond trop souvent, clarifier puis désinfecter.
Trouver de l'eau, à commencer par chez soi
Avant d'aller au ruisseau, regardez dans la maison. Le ballon d'eau chaude contient souvent 150 à 300 litres d'une eau qui était potable au moment où elle y est entrée. Si le réseau est suspecté d'être contaminé, fermez d'abord le robinet d'arrivée général pour que l'eau douteuse ne vienne pas remplacer la bonne. Coupez ensuite l'alimentation électrique du ballon au disjoncteur : une résistance qui chauffe à vide grille. Ouvrez un robinet d'eau chaude à l'étage pour laisser entrer l'air, puis récupérez l'eau par le robinet de vidange du groupe de sécurité, en bas du ballon. Les premiers litres sont souvent chargés de dépôts calcaires, laissez-les décanter.
La tuyauterie elle-même garde quelques litres. Ouvrez le robinet le plus haut de la maison, puis recueillez ce qui s'écoule par le plus bas. Le réservoir de la chasse d'eau (pas la cuvette) peut dépanner pour la toilette, à condition qu'aucun produit bleu ni pastille n'y ait été mis.
Dehors, l'eau de pluie est la plus facile à récolter. Laissez partir les premières minutes d'une averse, qui lavent le toit, les fientes et la poussière. Une toiture en tuiles ou en bac acier donne une eau correcte, un vieux toit goudronné ou traité beaucoup moins. Quant aux sources, rivières et étangs, prenez l'eau en amont des habitations, loin des pâtures, des champs traités et des routes. Une eau qui court sur des cailloux vaut mieux qu'une mare tiède, mais aucune eau de surface n'est sûre sans traitement, même limpide et glacée au sortir de la roche.
Stocker : combien et comment
Le guide gouvernemental de préparation aux crises publié en 2025 recommande 6 litres d'eau par personne dans le kit d'urgence, soit de quoi tenir 72 heures à raison de 2 litres par jour. C'est un minimum pour boire et se débrouiller, pas pour vivre confortablement. Les standards humanitaires internationaux (normes Sphère) retiennent 15 litres par personne et par jour pour couvrir boisson, cuisine et hygiène. Entre les deux, chacun place le curseur selon sa place et son budget, mais pensez à la chaleur, aux enfants, aux malades et aux animaux, qui font vite grimper le compte.
Pour les contenants, trois options tiennent la route :
- les packs d'eau du commerce, qui se conservent jusqu'à leur date et se consomment ensuite au quotidien ;
- des jerricans alimentaires de 10 à 20 litres, opaques, faciles à porter et à empiler ;
- des bouteilles de boisson bien rincées, jamais des bidons ayant contenu un produit chimique, même lavés.
L'eau du robinet stockée dans un contenant propre et fermé se garde bien, mais on la renouvelle tous les six mois environ. Rangez le tout au frais, à l'abri de la lumière, loin des carburants et des produits ménagers (le plastique laisse passer certaines odeurs). Notez la date au marqueur. La rotation est la partie que tout le monde néglige : un stock dont personne ne se souvient de la date finit à l'égout le jour où on en a besoin.
Clarifier d'abord
Une eau trouble se désinfecte mal. Les particules en suspension abritent les micro-organismes, les protègent des rayons du soleil et consomment le chlore. On commence donc par clarifier. Laisser reposer quelques heures dans un seau et prélever le dessus sans remuer le fond règle déjà une bonne partie du problème. Filtrer ensuite à travers un tissu propre et serré (un tee-shirt plié en quatre, un torchon) retient le reste des grosses particules.
Pour aller plus loin, on monte un filtre de fortune en couches, dans une bouteille coupée ou un seau percé. Il donne une eau nettement plus limpide, et le charbon de bois atténue un peu les goûts et les odeurs. Mais soyons clairs : ce filtre ne tue rien et ne retient pas les virus ni la plupart des bactéries. Il prépare l'eau à la désinfection, il ne la remplace pas.
Rincez le gravier et le sable jusqu'à ce que l'eau de rinçage sorte claire, sinon le filtre commence par salir ce qu'il devait nettoyer. Le charbon se prend dans les restes d'un feu de bois non traité, concassé en morceaux de la taille d'un grain de riz, jamais dans des briquettes de barbecue qui contiennent des liants. Jetez les premiers litres filtrés.
Désinfecter ensuite
L'ébullition
C'est la méthode la plus sûre contre les bactéries, les virus et les parasites. L'eau doit bouillir à gros bouillons pendant 1 minute, et 3 minutes au-dessus de 2000 mètres d'altitude, là où l'eau bout à une température plus basse. Inutile de la laisser bouillir un quart d'heure : on gaspille du combustible sans rien gagner. Laissez refroidir à couvert, et versez-la d'un récipient à l'autre plusieurs fois pour lui rendre un goût moins plat. Le vrai défaut de l'ébullition, c'est le combustible. Faire bouillir 15 litres par jour pour une famille demande un stock de gaz ou de bois que peu de gens ont prévu.
L'eau de Javel
Une bouteille d'eau de Javel ordinaire coûte un euro et désinfecte des centaines de litres. Elle doit être simple, sans parfum ni détergent ajouté, et pas trop vieille : elle perd son chlore avec le temps et la chaleur. La Javel en bouteille est vendue à 2,6 % de chlore actif. Les berlingots, plus concentrés (9,6 %), se diluent d'abord selon l'étiquette, un berlingot de 250 ml complété avec 750 ml d'eau pour obtenir un litre à 2,6 %. Ne comptez jamais de gouttes directement avec un produit concentré, l'erreur de dosage est trop facile.
| Eau à traiter | Javel à 2,6 % | Temps de contact |
|---|---|---|
| 1 litre d'eau claire | 2 gouttes | 30 minutes |
| 1 litre d'eau trouble (filtrée au préalable) | 4 gouttes | 30 minutes |
| 10 litres d'eau claire | 1 ml (20 gouttes) | 30 minutes |
| Eau très froide (moins de 10 °C) | 4 gouttes par litre | 1 à 2 heures |
Mélangez, fermez, attendez. Au bout du temps de contact, l'eau doit dégager une légère odeur de chlore. Si elle ne sent rien, remettez la même dose et patientez encore un quart d'heure. Une odeur forte n'est pas dangereuse à ces doses, elle se dissipe si on laisse le récipient ouvert une heure. Utilisez un compte-gouttes propre, réservé à cet usage et rangé avec la bouteille.
Les pastilles
Les comprimés à base de dichloroisocyanurate de sodium font le même travail que la Javel, sous une forme qui se conserve mieux et se glisse dans une poche. On respecte la notice, car chaque marque a son dosage. Ceux au dioxyde de chlore agissent plus lentement mais viennent à bout de parasites que le chlore classique n'atteint guère, comme Cryptosporidium, à condition de patienter plusieurs heures. Méfiance en revanche envers les pastilles aux ions d'argent : elles servent surtout à conserver une eau déjà saine, pas à désinfecter une eau de rivière.
Les filtres portables
Les filtres en céramique et à membrane de fibres creuses, avec des pores de 0,1 à 0,2 micron, arrêtent les protozoaires (giardia, cryptosporidium) et les bactéries. Ils n'arrêtent pas les virus, bien plus petits, sauf quelques modèles annoncés à 0,02 micron ou équipés d'un étage chimique. En France, loin des égouts, le risque viral en montagne est faible, mais en ville, en aval d'une station d'épuration ou après une inondation, il ne l'est plus : dans ce cas, filtre puis chlore. Un filtre à membrane qui a gelé peut être fissuré sans que rien ne se voie, et il ne filtre plus. L'hiver, il dort dans le sac de couchage.
La désinfection solaire
La méthode SODIS ne demande que des bouteilles en plastique PET transparent de 2 litres au plus et du soleil. On remplit la bouteille d'une eau claire, on la couche sur une surface ensoleillée, idéalement une tôle, et on attend 6 heures en plein soleil, ou deux jours consécutifs si plus de la moitié du ciel est couverte. Les ultraviolets et la chaleur font le travail. L'eau doit être assez limpide pour qu'on lise un gros titre de journal à travers la bouteille posée dessus, sinon on filtre d'abord. Pas de verre, qui bloque une partie des ultraviolets, pas de bouteilles rayées ou colorées. Sous la pluie, la méthode ne vaut rien.
Les pièges que rien de tout cela ne règle
Tout ce qui précède s'attaque aux microbes. Contre les polluants chimiques, ces méthodes sont impuissantes. Les hydrocarbures, les pesticides, les nitrates, les métaux lourds traversent le sable, résistent au chlore et au soleil. L'ébullition fait même pire : en évaporant une partie de l'eau, elle concentre ce qui reste. Une eau qui sent le gasoil, qui a une irisation en surface, qui coule en contrebas d'une zone industrielle, d'une décharge ou d'un champ fraîchement traité, on la laisse. Les filtres du commerce à charbon actif réduisent certains de ces composés, le charbon de bois d'un filtre de fortune presque pas.
L'eau de crue est le cas d'école. Elle a traversé des caves, des garages, des stations d'épuration débordées, des cuves de fioul renversées. Même clarifiée et chlorée, elle reste une loterie. Pendant une inondation, on ne boit que son stock ou l'eau distribuée par les autorités, et on attend la levée de l'avis de non-consommation avant de refaire confiance au robinet. Ce jour-là, faites couler l'eau plusieurs minutes avant de la boire, le temps de purger les canalisations.
Dernier piège, plus bête : le récipient. On traite soigneusement dix litres d'eau pour les verser dans un seau qui a servi à la vidange de la voiture, ou on les touche avec des mains sales. Gardez un récipient propre pour l'eau traitée et un autre pour l'eau brute, marqués différemment, et ne les échangez jamais.
Ce soir, remplissez deux jerricans au robinet, écrivez la date dessus et posez une bouteille de Javel neuve à côté. Vous aurez fait plus pour votre autonomie en eau qu'avec n'importe quel gadget.
