10 · Énergie et autonomie

Cuisiner sans gaz ni électricité : bois, soleil et alcool

Quand le gaz et l'électricité s'arrêtent, la question n'est pas de savoir si l'on peut cuisiner, mais avec combien de combustible et en combien de temps. Trois solutions tiennent la route en France métropolitaine : le bois canalisé, le soleil et l'alcool. Voici leurs chiffres réels, leurs limites, et le plan d'un réchaud fusée fabriqué en une heure avec trois boîtes de conserve.

Ce qu'il faut vraiment chauffer chaque jour

Avant de choisir un réchaud, posez le besoin. Pour deux adultes, une journée sans réseau, cela tient en deux lignes : trois à cinq litres d'eau portés à ébullition (boisson chaude, désinfection de l'eau de boisson, vaisselle) et un plat chaud. Ce sont les légumes secs, le riz complet et les plats mijotés qui vident le tas de bois, parce qu'ils demandent quarante minutes à une heure et demie de chaleur continue.

Un repère chiffré utile : porter un litre d'eau de 15 à 100 °C demande environ 0,1 kWh d'énergie utile. Un réchaud à bois artisanal transmet 20 à 30 % de l'énergie du combustible au fond de la casserole. Il faut donc en brûler trois à cinq fois plus, soit de l'ordre de 100 à 150 grammes de bois sec par litre, allumage compris. À titre de comparaison, une cartouche de gaz de 230 grammes fait bouillir, en usage réel et sans vent, une douzaine à une quinzaine de litres. Quatre cartouches dans un placard, c'est à peu près une semaine de cuisine pour deux. Pas un mois.

Trois familles de solutions

Le bois canalisé : le réchaud fusée

Le principe du réchaud fusée (rocket stove) tient en un coude isolé. Le bois brûle horizontalement à l'entrée d'un conduit en L, l'air passe sous le combustible, et la partie verticale, isolée, joue le rôle de cheminée : le tirage s'emballe, la température monte assez haut pour brûler les gaz et les fumées au lieu de les laisser s'échapper. Résultat, une flamme courte et bruyante, presque sans fumée, alimentée avec des brindilles et des branchettes dont personne ne veut.

Les retours de terrain parlent d'une consommation deux à cinq fois inférieure à celle d'un feu ouvert pour le même service : sur un foyer ouvert, l'essentiel de la chaleur part de côté. Comptez six à dix minutes pour un litre d'eau une fois le conduit chaud, et une alimentation en continu, toutes les deux à trois minutes, en poussant les baguettes au fur et à mesure qu'elles se consument.

Le soleil : le four boîte

Un four solaire de type boîte est une caisse isolée, intérieur noir, couvercle vitré, réflecteurs autour. Aucun combustible, aucune fumée, aucun risque de monoxyde. En France, ce type de four plafonne en pratique entre 100 et 150 °C, et la documentation technique fait état de pointes autour de 180 °C avec une vitre inclinée à environ 45° et quatre réflecteurs bien orientés. En plein été, des œufs cuisent en vingt minutes ; en automne, le même plat demande deux heures autour de 70 °C.

Deux conséquences pratiques. D'abord, le four solaire cuit mais ne bout pas de façon fiable : ne comptez pas dessus pour rendre potable une eau douteuse, gardez l'ébullition pour cela. Ensuite, il impose son horaire. On charge le four vers 10 h 30, on réoriente toutes les heures, on mange à 13 h. Un ciel voilé fait perdre la moitié de la puissance, une averse annule la journée. C'est une solution de complément qui économise énormément de bois, pas une solution de secours immédiat.

L'alcool : la solution d'appoint

Un réchaud à alcool à brûler (éthanol dénaturé) se range dans un sac, ne tombe jamais en panne et coûte trois fois rien. Comptez 25 à 40 millilitres pour un demi-litre d'eau, soit une dizaine de minutes, et une autonomie d'environ vingt litres bouillis par bidon d'un litre. Puissance faible, rendement médiocre par vent, flamme quasiment invisible en plein jour. On ne remplit jamais un brûleur encore chaud, et on ne pose jamais le bidon à côté du réchaud allumé.

CritèreRéchaud fusée (bois)Four solaire boîteRéchaud à alcool
1 litre d'eau à ébullition6 à 10 min (conduit chaud)non garanti12 à 18 min
Combustible pour un repas0,5 à 1 kg de brindillesaucun80 à 120 ml d'alcool
Montée en régime3 à 5 min45 min à 1 himmédiate
Dépend de la météopeu (bois sec exigé)totalementnon
Ravitaillementillimité en zone boiséesans objetstock fini
Fumée et monoxydeoui, extérieur obligatoireaucunoui, extérieur obligatoire
Discrétionfaible (odeur, lueur)bonnebonne

La bonne réponse n'est pas une colonne, c'est leur combinaison. Le four solaire prend en charge les cuissons longues les jours de beau temps, le réchaud fusée assure l'eau chaude et le repas du soir, l'alcool sert les matins pressés et les jours de pluie.

Plan : un réchaud fusée en boîtes de conserve

Le modèle décrit ici se fabrique en une heure avec de la récupération. Considérez-le comme un consommable : la tôle fine résiste à vingt ou cinquante feux avant de se déformer et de se percer. Un réchaud fusée destiné à durer se construit en tôle épaisse ou en inox.

Matériel

  • Une grande boîte cylindrique de 5 litres (format collectivité, environ 15 cm de diamètre et 25 cm de haut) pour le corps.
  • Trois boîtes identiques de 800 ml à 1 litre (environ 10 cm de diamètre) pour le conduit en L.
  • De la cendre de bois tamisée et parfaitement sèche, ou de la vermiculite, pour l'isolation. Pas de sable : il conduit la chaleur au lieu de la garder dans le conduit.
  • Quatre tiges métalliques ou un morceau de grille de barbecue pour la grille d'appui du bois.
  • Cisaille à tôle, gros clou ou poinçon, pince, marqueur, gants de travail épais.

Un point de sécurité avant de commencer : n'utilisez aucune pièce en acier galvanisé (seau, tuyau brillant à reflets cristallins). Chauffé, le zinc dégage des fumées toxiques. Les boîtes de conserve alimentaires, elles, sont en acier étamé verni ; le vernis brûle au premier feu, que vous ferez donc à vide, dehors, pendant vingt minutes, avant toute cuisson.

Les proportions qui comptent

Trois règles suffisent, et elles expliquent 90 % des échecs. La section du conduit doit rester constante sur tout le parcours, de l'entrée du bois à la sortie des flammes : tout rétrécissement casse le tirage. La cheminée verticale doit mesurer au moins deux à trois fois la hauteur de la chambre d'alimentation ; c'est elle qui aspire. Enfin, l'espace entre le conduit et la paroi extérieure doit être rempli d'isolant sur toute la hauteur, sans tassement excessif : un conduit qui rayonne sa chaleur ne monte jamais assez haut pour brûler ses propres fumées.

Coupe d'un réchaud fusée en boîtes de conserve Vue en coupe. Une grande boîte de 5 litres contient un conduit en L formé de boîtes plus petites : un tube horizontal d'alimentation sur la gauche, où repose le bois sur une grille, et une cheminée verticale au centre. L'espace entre le conduit et la boîte extérieure est rempli de cendre sèche servant d'isolant. L'air entre sous le bois, la flamme remonte dans la cheminée, et la casserole est posée sur des cales qui laissent passer les fumées. casserole cheminée isolant bois air boîte 5 L
La grille place le bois au-dessus du flux d'air : c'est ce passage d'air sous le combustible qui fait la différence avec un simple tube.

Montage, étape par étape

  1. Ouvrez entièrement les deux boîtes qui formeront la cheminée, ainsi que le fond de la troisième, côté raccordement seulement.
  2. Emboîtez les deux boîtes de cheminée l'une dans l'autre sur 1 cm pour obtenir un tube d'environ 20 cm.
  3. Découpez dans la paroi de ce tube, à 4 cm de sa base, une ouverture au diamètre exact de la troisième boîte, qui sert de gabarit : tracez, percez au clou, découpez à la cisaille.
  4. Engagez la boîte horizontale dans cette ouverture sur 2 cm et rabattez les languettes de tôle pour bloquer l'assemblage.
  5. Reportez le même gabarit sur la grande boîte, à 6 cm du fond, et découpez le passage du tube d'alimentation.
  6. Placez l'ensemble en L dans la grande boîte, tube horizontal sorti par l'ouverture, cheminée verticale bien centrée et affleurant le bord supérieur.
  7. Remplissez tout l'espace restant de cendre sèche tamisée, en tapotant les parois sans compacter.
  8. Glissez les tiges métalliques en travers du tube horizontal, à mi-hauteur : elles porteront le bois et laisseront l'air passer dessous. Découpez trois cales de 1 cm dans une chute de tôle et fixez-les sur le rebord supérieur pour surélever la casserole.

Allumage : une poignée de brindilles fines et un allume-feu à l'entrée du tube, sur la grille, jamais dans la cheminée. Le tirage s'installe en deux minutes, la flamme se couche et disparaît dans le conduit. Si la fumée sort par l'alimentation, c'est que la cheminée est trop froide ou l'isolant humide. Poussez trois à cinq baguettes seulement, le nez du bois à l'entrée de la flamme ; nourrir trop, c'est étouffer.

Diviser sa consommation sans rien acheter

Un réchaud économe mal utilisé consomme plus qu'un foyer médiocre bien conduit. Quatre habitudes changent tout.

La première est le couvercle. Une casserole couverte atteint l'ébullition en un tiers de temps de moins. La deuxième est la jupe : un cylindre de tôle ou de papier aluminium épais enroulé autour de la casserole, avec un jeu de 6 à 10 mm, qui force les gaz chauds à longer la paroi au lieu de s'échapper tout droit. Sur un réchaud à bois, ce détail fait gagner 20 à 30 % de combustible. La troisième est la préparation : lentilles et haricots trempés une nuit cuisent près de deux fois plus vite, et les pâtes cuisent très bien feu coupé, couvercle fermé, dans l'eau déjà bouillante.

La quatrième est la marmite norvégienne, et c'est la plus rentable. Dix minutes d'ébullition franche, puis la casserole fermée part dans une caisse bourrée de vieux vêtements, de couvertures ou de foin. Quatre heures plus tard, le plat est cuit, sans avoir brûlé un gramme de plus. Sur un ragoût ou des légumes secs, cette seule technique économise la moitié à deux tiers du combustible.

Le risque qui tue : le monoxyde de carbone

Le monoxyde de carbone reste la première cause de mortalité par intoxication en France : environ 4 000 personnes touchées chaque année et une centaine de décès. Invisible, inodore, non irritant, il se diffuse à la vitesse de l'air ambiant et peut tuer en quelques minutes. Les bilans régionaux récents pointent une hausse des cas liés aux groupes électrogènes utilisés dans des conditions inadaptées, précisément le réflexe de la panne longue.

Un appareil à combustion ne s'utilise jamais à l'intérieur : ni réchaud fusée, ni barbecue, ni brasero, ni réchaud à gaz de camping, ni groupe électrogène, même porte entrouverte, même sous un garage ouvert. Le balcon couvert et la véranda comptent comme de l'intérieur. La cuisson se fait dehors, à l'air libre, point final.

Si vous vivez plusieurs jours avec un chauffage d'appoint à combustion, installez un détecteur conforme à la norme NF EN 50291. Contrairement à la fumée, le monoxyde a une densité proche de celle de l'air : le détecteur se place à hauteur de respiration, soit 1,50 à 2 mètres du sol, à quelques mètres de l'appareil, et non collé au plafond. Maux de tête, nausées, vertiges chez plusieurs personnes en même temps : on ouvre en grand, on sort tout le monde, on appelle le 15 ou le 18. On ne rentre pas « juste pour éteindre ».

Le cadre légal, qui change tout l'été

Faire cuire un repas sur un feu maîtrisé n'est pas du brûlage de déchets. Le brûlage à l'air libre des déchets verts, lui, est interdit par le code de l'environnement depuis février 2020.

Le point sensible est ailleurs : les arrêtés préfectoraux. Dans de nombreux départements, et systématiquement en période estivale à risque, les feux de camp, feux de cuisson, barbecues et méchouis sont interdits à l'intérieur des bois, forêts, landes et maquis ainsi qu'à moins de 200 mètres de ceux-ci. Ajoutez, en ville, les règlements de copropriété qui prohibent souvent tout appareil à flamme sur balcon. Vérifiez la vigilance feux de forêt de votre département avant de sortir le réchaud, et préparez un emplacement sûr : terrasse minérale dégagée, seau d'eau et pelle à portée, rien d'inflammable dans un rayon de 3 mètres.

Testez votre montage un samedi de beau temps, en faisant réellement le repas du soir dessus, avec la quantité de bois que vous auriez ce jour-là. C'est la seule façon de savoir si votre réserve de combustible tient une semaine ou deux jours.

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