01 · Eau

Coupure d'eau : rationner, récupérer, tenir une semaine

Une casse sur une conduite, une pollution détectée en amont, une panne qui arrête les pompes : le robinet s'arrête rarement en prévenant. La question n'est alors pas de savoir combien stocker, mais combien consommer, dans quel ordre, et où trouver les litres qui dorment déjà entre vos murs. Un ballon d'eau chaude ordinaire contient plus d'eau que la plupart des réserves de survie.

Le besoin réel n'est pas celui du quotidien

En France, un habitant consomme en moyenne de 145 à 150 litres d'eau par jour, dont 7 % environ pour la boisson et la cuisine. Tout le reste part dans la douche, les toilettes, le linge et la vaisselle. Ce chiffre décrit un confort, pas un besoin : le garder en tête quand l'eau manque conduit à paniquer pour rien.

Les référentiels utilisés par les autorités raisonnent autrement. Le standard Sphère, repris par l'ANSES dans son appui scientifique sur la gestion de crise, situe les besoins de base entre 7,5 et 15 litres par personne et par jour, tous usages confondus. Et en phase aiguë, les dispositions ORSEC « eau potable » des départements tablent sur environ 3 litres par jour et par habitant pour la distribution de secours, souvent sous la forme de deux bouteilles de 1,5 litre remises à chacun.

PostePar personne et par jourCe que ça couvre
Boisson et alimentation2,5 à 3 LVarie avec la chaleur et l'effort
Hygiène de base2 à 6 LMains, visage, toilette au gant
Cuisine3 à 6 LCuisson, réhydratation, vaisselle
Total de survie7,5 à 15 LRéférence Sphère reprise par l'ANSES

Pour un foyer de quatre personnes, le mode dégradé demande donc 30 à 60 litres par jour au lieu de 600. C'est toute la différence entre une réserve impossible à constituer et une quantité que la plupart des logements contiennent déjà sans le savoir.

La première heure décide de la semaine

Deux cas de figure. La coupure annoncée, pour travaux, laisse quelques heures : la mairie ou le distributeur préviennent, parfois par affichage dans le hall. La coupure subie, elle, se découvre en ouvrant le robinet. Dans les deux cas, les premières minutes valent plus que tout le matériel du monde.

Dès que la pression faiblit, on remplit. Casseroles avec couvercle, carafes, bouteilles vides rincées, seaux propres, et la baignoire si on accepte que cette eau serve à l'hygiène et aux toilettes plutôt qu'à la boisson (un émail de baignoire n'est pas un contenant alimentaire). Un évier bouché à ras, c'est déjà 10 litres de plus.

En immeuble, deux détails changent la donne. Quand le réseau lâche, la colonne montante se vide vers le bas : les étages inférieurs tirent encore quelques litres pendant que les derniers étages sont déjà à sec. Et si c'est l'électricité qui manque, le surpresseur s'arrête alors que le réseau de ville fonctionne toujours ; les logements bas restent alimentés, les hauts non.

Dernier geste avant de passer à autre chose : refermer tous les robinets et arrêter le lave-linge et le lave-vaisselle en cours. Une eau qui revient d'un coup dans une cuisine où un mitigeur est resté ouvert, c'est un dégât des eaux par-dessus la coupure.

Eau déjà présente dans un logement Barres horizontales à l'échelle comparant les volumes d'eau déjà disponibles dans un logement ordinaire : environ 200 litres dans le ballon d'eau chaude, 12 litres dans deux réservoirs de chasse, 9 litres dans un pack de bouteilles, 5 litres dans les canalisations et 4 litres dans les casseroles et carafes, soit environ 230 litres au total, de quoi tenir sept jours à quatre personnes au rythme de 7,5 litres par personne et par jour. VOLUMES TYPIQUES Ballon ECS env. 200 L Chasses (x2) 12 L Pack bouteilles 9 L Canalisations 5 L Casseroles 4 L Total 230 L : 7 jours à 4 pers.
Barres à l'échelle : le ballon d'eau chaude pèse à lui seul plus que tout le reste du logement.

L'eau qui dort déjà chez vous

Avant de courir au supermarché dévalisé, on fait l'inventaire. Un logement français moyen abrite une réserve dormante que peu de gens savent chiffrer.

  • Le ballon d'eau chaude : 100 à 300 litres selon le modèle, la plus grosse réserve de la maison.
  • Les réservoirs de chasse : 3 à 9 litres chacun, propres à condition qu'aucun bloc désinfectant n'y trempe.
  • Les canalisations du logement : quelques litres récupérables en ouvrant le robinet le plus bas.
  • Le liquide des conserves de légumes, les glaçons, les bouteilles entamées, les jus et les briques de lait longue conservation.
  • Le récupérateur de pluie ou l'arrosoir du balcon : hygiène et toilettes uniquement, sauf traitement en règle.

Ce qu'on ne boit pas, jamais : l'eau du circuit de chauffage et des radiateurs, chargée d'inhibiteurs de corrosion, l'eau du lave-linge, et l'eau de piscine, dont le stabilisant et les sous-produits chlorés ne partent pas à l'ébullition (la faire bouillir ne fait que les concentrer). Elle lave le sol et remplit la cuvette, rien de plus. Si le logement est équipé d'un adoucisseur, l'eau adoucie est plus riche en sodium : pour boire, on privilégie le robinet d'eau froide non adouci, celui de la cuisine dans la plupart des installations.

Vidanger le ballon sans faire de bêtise

  1. Couper l'alimentation électrique du chauffe-eau au tableau, disjoncteur dédié en position basse. Un ballon qui chauffe à vide grille sa résistance en quelques minutes.
  2. Fermer l'arrivée d'eau froide, sur la vanne du groupe de sécurité situé sous la cuve.
  3. Ouvrir un robinet d'eau chaude du logement pour casser la dépression et laisser l'air entrer.
  4. Brancher un tuyau sur la purge du groupe de sécurité et remplir ses contenants, ou les poser directement dessous.
  5. Laisser refroidir avant de transvaser. L'eau peut sortir à 55 ou 60 °C et brûle sérieusement.
  6. Filtrer les premiers litres à travers un tissu propre : ils charrient souvent du tartre et des dépôts bruns.

Cette eau est de l'eau potable du réseau, simplement stockée tiède. La légionelle, qui aime les ballons mal réglés, se transmet par inhalation d'aérosols et non par ingestion. Reste que le fond d'une cuve n'est pas un endroit stérile : pour la boisson, surtout si le ballon est vieux ou réglé bas, une ébullition franche ou une désinfection lève le doute. Et tant qu'on y est, un ballon maintenu entre 55 et 60 °C au quotidien est à la fois plus sûr et plus sobre.

Rationner les usages, jamais la boisson

L'erreur de débutant consiste à boire moins pour « faire durer ». C'est exactement l'inverse qu'il faut faire. L'ANSES recommande 1,5 à 2 litres de boisson par jour pour un adulte, davantage par forte chaleur ou en cas d'effort, et une personne déshydratée devient vite incapable de gérer la suite. On rogne sur la douche, sur le linge, sur la vaisselle, sur les chasses d'eau. Pas sur le verre.

Les signaux à surveiller dans le foyer : urines rares et foncées, bouche sèche, maux de tête, fatigue inhabituelle, confusion chez une personne âgée. Les nourrissons, les personnes âgées et les malades chroniques décrochent les premiers et ne réclament pas toujours.

PalierPar personne et par jourRégime de vie
Urgence3 LBoire, repas froids ou peu cuisinés, hygiène au gel et aux lingettes
Restreint7,5 LBoire, cuisiner simple, toilette au gant, vaisselle minimale
Dégradé durable15 LIdem plus lessive à la main des sous-vêtements

Avec un ballon de 200 litres et quelques contenants remplis à temps, un foyer de quatre tient environ une semaine au palier restreint. Un week-end de coupure se gère sans y penser ; c'est au cinquième jour que la discipline compte.

Cascade des usages de l'eau Trois étapes successives reliées par des flèches : l'eau propre sert d'abord à la boisson et à la cuisine pour environ 3 litres, l'eau de cuisson et de rinçage récupérée sert ensuite à la toilette et à la vaisselle pour environ 4 litres, puis l'eau grise ainsi obtenue termine dans la chasse des toilettes pour environ 6 litres. 1. Boisson, cuisine 3 L 2. Toilette, vaisselle 4 L 3. Chasse d'eau 6 L Le même litre sert trois fois.
Un litre propre descend d'un cran à chaque usage, jamais l'inverse.

Faire travailler le même litre trois fois

La règle tient en une phrase : l'eau descend toujours du propre vers le sale, jamais l'inverse. L'eau de cuisson des pâtes ou des légumes, une fois refroidie, dégraisse très correctement la vaisselle. Cette eau de vaisselle finit dans un seau, et ce seau finit dans la cuvette des toilettes.

Quelques habitudes qui divisent la consommation par cinq sans effort particulier. Une bassine posée dans l'évier retient tout ce qu'on y verse. On essuie les assiettes au papier avant de les laver, ce qui évite un prélavage. La toilette se fait au gant et à la bassine : 1 à 2 litres suffisent pour un corps entier, contre 60 litres pour une douche de trois minutes.

Pour les mains, le lavage à l'eau et au savon reste prioritaire avant de cuisiner, avant de manger et après les toilettes, parce qu'une épidémie de gastro-entérite dans un logement privé d'eau transforme un inconfort en problème sérieux. Entre deux, sur des mains non souillées visiblement, la friction hydroalcoolique fait le travail sans consommer une goutte. Deux flacons dans un placard valent mieux qu'un bidon de plus.

Les toilettes, premier poste de gaspillage

Les WC représentent environ 20 % de la consommation domestique, avec 6 à 12 litres par chasse selon l'âge de l'équipement. Sans pression dans le réseau, la chasse ne se remplit plus, mais la cuvette fonctionne toujours : un seau de 6 à 8 litres versé d'un coup, franchement, de haut, amorce le siphon et évacue aussi bien que le réservoir.

Le reste est affaire de bon sens. On ne tire pas pour une urine seule, on referme le couvercle, on groupe les passages. L'eau de baignoire, de pluie ou de vaisselle convient parfaitement pour cet usage. Si la coupure dure et que l'eau grise manque elle aussi, on bascule sur un seau garni d'un sac solide et d'une matière sèche (sciure, copeaux, litière végétale), en gardant la cuvette propre pour plus tard. Un cas particulier mérite attention : lors d'une inondation ou d'un dysfonctionnement du réseau d'assainissement, il ne faut rien évacuer du tout, sous peine de voir remonter ce qu'on a envoyé.

Les erreurs qu'on voit revenir

Remettre le disjoncteur du chauffe-eau avant que la cuve soit pleine : résistance morte, et une facture au retour à la normale. Vider le ballon dans des bidons ayant contenu autre chose que de l'alimentaire. Oublier les animaux, qui boivent souvent plus qu'on ne croit. Stocker de l'eau tiède en plein soleil sur un balcon, ce qui garantit une prolifération en deux jours. Enfin, considérer l'eau tirée en urgence comme indéfiniment potable : une eau du robinet mise en contenant se boit dans les deux à trois jours, ensuite il faut la traiter ou la réserver à l'hygiène.

Quand l'eau revient

Le retour n'est pas la fin de l'affaire. On ouvre un robinet d'eau froide, on laisse couler jusqu'à ce que l'eau soit claire, limpide et bien froide : les remises en pression décollent les dépôts des conduites et l'eau sort souvent brune ou laiteuse. Tant qu'un avis de non-consommation est en vigueur, c'est la mairie ou l'ARS qui le lève, pas la couleur de l'eau. Le chauffe-eau se remet sous tension seulement une fois la cuve pleine, c'est-à-dire quand un robinet d'eau chaude débite un filet régulier sans crachoter d'air.

Puis on refait les réserves pendant qu'il est encore temps, et on note ce qui a manqué. Le soir du retour à la normale est le meilleur moment pour préparer la coupure suivante, parce que la leçon est encore fraîche et que la motivation retombe vite.

Un papier scotché à côté du ballon, avec sa contenance, l'emplacement du robinet de vidange et le numéro d'astreinte du distributeur, vaut mieux qu'un plan dans la tête. Au cinquième jour sans eau, on ne réfléchit plus très bien.

Tous les articles